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Feelinger

Translation soon

Happening à la galerie Daniel Malingue, Paris, 2019

Performance, tissus mixtes peints,


    Dans la petite ville de Thann, un jeune homme à la sensibilité particulière s’était frayé un chemin entre les larges crinolines de sa grande soeur et de sa mère pour rejoindre la manufacture Scheurer-Lauth. C’était là que son père étendait la complexité des formes et des couleurs sur les mètres de textiles écoulés. Il transmit au jeune Charles cette intelligence que la culture occidentale néglige et rejette dans le « décoratif » ou le « féminin » comme un rebut créatif. C’est sans doute ici que tout a commencé pour Charles, puisque le travail du père redevenait passion chez le fils, ce qui allait l’envoyer à Paris pour des études à l’école d’art Colarossi.

    La pièce se compose de cinq vêtements qui reprennent dans leurs doublures des extraits de correspondances entre Charles Filiger et ses proches. Les motifs qui viennent les recouvrir sont empruntés à son vocabulaire pictural qui est reformulé en écho à ces lettres. Ces motifs accentuent ainsi la perméabilité entre l’oeuvre et la vie de l’artiste. Les peintures pures et lumineuses de Charles Filiger, qui lui ont valu d’être comparé à Fra Angelico, se confrontent à une vie obscure dont il nous reste peu de traces. S’y intéresser nécessite de quitter les avenues claires de l’Histoire pour l’intimité des correspondances, soumises aux marges d’interprétation des affects. Ce sont les sentiments et les désirs de Charles Filiger qui en sont la cause. Sa famille a sans doute jugé prudent de détruire les traces de l’artiste, et les spécialistes ou les institutions de se détourner de son oeuvre. Pourtant Antoine de la Rochefoucauld, Alfred Jarry, Joséphin Péladan, Charles Chassé et André Breton, sans être exhaustif, n’hésitaient pas à le soutenir.
    Ce sont cette sensibilité, ces sentiments et désirs sur lesquels ces vêtements s’attardent ; cette condition homosexuelle qui l’a traversé. A la manière d’un kimono dépassant parfois le motif pour la narration personnelle ou collective, ils confondent la représentation picturale et l’intimité du vêtement. Le Japon n’est par ailleurs pas étranger à Filiger, contemporain des nouvelles pratiques artistiques que ce pays provoque en France. Peinte et assemblée par Arthur Gillet, cette pièce s’adresse plutôt au corps qu’aux murs et à l’architecture. Ce qui génère un parallèle avec la nature intimiste et épistolaire des archives de Filiger en lieu du virtuel espace public que représente l’histoire de l’art en l’état.
    à l’heure où outre-Manche la Tate Galery inaugure une exposition sur le « Queer art », le fantôme de « l’art gay » semble exciter en France quelques scrupules d’un autre temps. Quand le sujet de l’homosexualité est abordé avec des prétentions « queer » les topologies rigoureuses qu’exigent des sciences sociales et le politique tendent à neutraliser la poétique ambiguë du désir, opposant l’identitaire au relationnel. Finalement il s’y retrouve l’idée que le désir homosexuel vivant et non disséqué persiste comme une provocation égoïste face à une collectivité prétendument universaliste. Car s’il est un lieu où les amants deviennent amis, c’est bien dans les espaces dédiés à la culture. Il serait dommage que le caractère inédit de l’oeuvre abstraite de Charles Filiger ne soit exacerbé que pour excuser la présence de beaux adolescents nus dans ses peintures.

Le premier vêtement est un manteau où l’on trouve inscrit « il avait eu d’ailleurs une aventure qui avait failli lui coûter la vie. On l’avait trouvé inanimé sur le pavé ». Ce sont des propos de Paul-Emile Colin que nous rapporte Charles Chassé. Bien que la pudeur bienveillante incite Paul-Emile à ne mentionner qu’une « faulte d’argent », Charles Chassé n’hésite pas à comparer Filiger à Verlaine en précisant de « singulières histoires de moeurs ». Car c’est bien une agression liée à son homosexualité qui l’amène à délaisser l’académisme parisien en se réfugiant au Pouldu pour le cloisonnisme et la synthèse encore nouveaux.
Le second est une gabardine qui reprend une nouvelle fois les mots de Paul-Emile Colin rapportés par Charles Chassé : « Gauguin prenait sa guitare, Filiger sa mandoline. De cette mandoline, Filiger jouait avec beaucoup de sentiment, mais c’était un son presque imperceptible ; il jouait pour lui ». Ils font état de la sociabilité sincère mais ténue avec son groupe. Une forme de solitude se manifestait due à sa particularité sensible et intellectuelle. Ce qui l’amène sans doute à créer un style plus marginal vis-à-vis du reste de l’école de Pont-Aven.
Le troisième est une parka à capuche qui reprend les termes de Jan Verkade : « La tentation vint à nous (…) Quelque chose de grave faillit arriver ». Il fait état du rejet sentimental dont Charles Filiger est coutumier, parfois mêlé de violences physiques, et dont les raisons sont bien plus religieuses et sociales que sentimentales. Car si Jan Verkade devient moine, c’est peut-être pour renier la puissance primitive que des racines celtiques ont fait fleurir dans le catholicisme breton. C’est sans doute ce qui inspire tant Charles Filiger dans son dépouillement des prétentions et l’insouciance païenne à laquelle il aspire certainement dans sa sexualité. Cette violence et cette isolation subie amène sans doute l’oeuvre du peintre à la transsubstantiation d’une vie obscure vers une oeuvre lumineuse et pure, à l’érotisme innocent.

Le quatrième vêtement est un blouson citant une nouvelle fois Jan Verkade. « Les idées de Drathmann tendaient peut-être à son insu, à célébrer la peinture comme une déesse à qui on pense nuit et jour, pour qui, du moins de temps à autre, on travaille jusqu’à épuisement, pour qui on accepte de mourir de faim, de veiller et de s’éreinter, et qui, en retour, donne le privilège de se livrer à toutes sortes de désordres, de débauches réelles et de vilenies dissimulées sous l’apparence de la vertu, telles que de traiter de suicide… » . Ces propos se terminent ici en aporie. Cette isolation qui peut-être subie n’est sans doute pas étrangère à une dynamique qui cherche à s’extirper du monde, et parfois hors de la vie. Car outre la mystique, Charles Filiger se livre à une addiction à l’éther pour pallier une dépression tenace et la misère. Reprenant ici ses carnets d’études aux motifs fragmentaires sur feuilles blanches, son oeuvre prend avec les « notations chromatiques » une direction abstraite inédite avant de mourir d’une ultime agression ou d’un suicide.
Le cinquième vêtement est une robe, dont les termes sont « Mes mains ont comme peur de toucher au rêve » et nous viennent de l’artiste lui-même. Ces propos sont relatifs à la difficulté qu’il semblait exprimer vis-à-vis de la création et qui le laissait à chaque fois plus dépourvu, peut-être à cause de ce que son investissement le laissait seul malgré tout et à sa dépression. La citation joue précisément sur l’ambiguïté de l’interprétation pédophile qui a été faite de son oeuvre sans doute accentuée par son homosexualité, car cela n’a manifestement pas porté préjudice à l’oeuvre de Balthus ou de Picasso.

    à mi-chemin entre « La Lessive » (performance au Palais de Tokyo durant la conférence de Pascal Rousseau utilisant des vêtements comme supports de narration) et « L’anticipation » (Happening au musée d’Orsay durant l’exposition sur le nu masculin), Arthur Gillet propose à ces vêtements l’occasion d’être portés sous le mode d’une infiltration discrète, apportant délicatement un autre degré de lecture. Ces vêtements ont été portés par cinq performeurs afin de visiter le plus naturellement une exposition de Charles Filiger. Car outre sa première et dernière exposition en 1989 à Strasbourg dont le catalogue s’intitulait « L’Inconnu », Daniel Malingue présente depuis le 27 mars une exposition dont le travail remarquable a permis la réunion de nombreuses oeuvres pourtant disséminées. Cependant l’exposition et le catalogue qui y est lié jettent un voile d’une pudeur étrange sur tout ce qui est relatif à la condition homosexuelle pourtant indissociable de son travail. Au bout du deuxième visiteur le galeriste est intervenu pour demander aux performeurs de quitter l’exposition. Ne parvenant à accueillir dans l’espace de la galerie ce qui pourrait être perçu comme de la générosité, le geste du galeriste amène à considérer la pièce comme une transgression. Ce happening soulève alors la pertinence du statut d’une sensibilité homosexuelle perçue dans l’espace public comme une provocation. Cette intervention réactualise ainsi le statut de Charles Filiger vis-à-vis de notre société et de l’institution culturelle.


Arthur Gillet
54 rue de Turbigo 75003 Paris
+33 6 49 82 24 14
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