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L’anticipation

translation coming soon

Spontaneous Happening 2014 - Museum of Orsay, during the opening of Masculin/Masculin (masculine nude exhibition)

Drawing (1998), photography (2014), excerpt (1866), collage, happening


    Durant mes études aux Beaux-arts un enseignant nous parlait de la danse. C’était un art qu’il appréciait peu à cause de la nudité qu’on y trouvait souvent. Il relativisait son propos en citant « Quando l'uomo principale è una donna » de Jan Fabre, estimant que le corps y perdait son aspect charnel, érotique, pour atteindre la « pureté de la sculpture ».

Composition "L'anticipation", basé sur un dessin d'adolescence, un happening au musée d'Orsay, et la copie d'un texte du XIXe. 2014

L'enchantement des images
Texte de Pascal Rousseau, professeur des universités en histoire de l'art (Panthéon Sorbonne Paris 1).

Arthur Gillet est sorti il y a peu de l'école des Beaux Arts de Rennes où il a développé une pratique de l'installation et de la performance. La question de la sexualité y est pensée comme un mode de construction de soi quand le corps de l'artiste flirte avec les marges de la masculinité et les porosités du genre, aussi bien par le vêtement dont il défait les codes que dans la nudité dont il explore les inhibitions. Le tout s'exerce avec une grande liberté et fraicheur, une touche assumée d'hédonisme qui contraste avec les crispations identitaires de ces dernières années et le conservatisme puritain qu'elles produisent comme un réflexe épidermique. Cette posture optimiste, sans être aveugle ou naïve, cherche à réenchanter un univers présenté trop facilement comme celui d'une génération sacrifiée.

Adolescent, Arthur Gillet n'arborait pas encore sa barbe de prophète, son profil assyrien. Il était beaucoup plus pubère, un poil féminin, jusque dans les attitudes, comme si, à respecter sagement les codes de la séduction, il jouait le jeu de la « complémentarité dans la différence » pour s’attirer l'attention des garçons. C'est donc de façon toute personnelle qu'il installe dans son travail la stratégie du mimétisme. Non pas en adoptant la méthode plutôt en vogue de la citation et du « reenactment » (refaire des performances empruntées au vocabulaire des avant-gardes historiques) mais plutôt dans le choix de motifs et de métaphores qui (dé)jouent l'imitation. On retrouve ce brouillage des identités et du mimétisme dans sa toute première installation, au MacVal, intitulée Echo et Narcisse où, sans avoir à passer par l'appareillage lacanien, on comprend qu’Arthur Gillet pense l'identité à travers le « stade du miroir ». Dans la foulée, il s'infiltre dans une proposition de l'artiste Tsuneko Tanuichi (elle propose des séances de mariages à des inconnus), en adoptant lui aussi une robe de mariée qui duplique le rituel, dans un clin d'œil décalé aux dérives des débats sur le « mariage pour tous ». Loin de se conformer à l'attente de l'Autre, le mimétisme recherche ici une adéquation avec soi-même. Comment se mettre en phase avec les désirs de son corps, quelque soit les circonstances ? Qu'est-ce que peut bien signifier de se mettre à nu en plein cœur d'un vernissage « VIP », hypersocialisé, d'une exposition sur le « nu masculin » (Musée d'Orsay, septembre 2013) ? Arthur Gillet a choisi de se déshabiller au milieu d'une débauche de peintures et sculptures dont la démarche académique cherchait à peine à camoufler l'homoérotisme. Inhibition à rebours (ou à revers).

C'est doublement sous le signe du mimétisme que l'on peut d'ailleurs interpréter le rapprochement opéré ici, dans ce montage, entre une photographie de sa performance au Musée d'Orsay (sa mise à nu furtive lors du vernissage) et un dessin réalisé lors de ses années de formation, de passage à Paris, venu s'exercer au dessin devant les statues du Jardin des Tuileries (un jardin qui fait non seulement face au Musée d'Orsay, mais qui est aussi largement connu pour être et avoir été un lieu de drague homosexuelle, en plein cœur du Paris touristique). Le dessin révèle, sans trop de camouflage, le fantasme de l'adolescent devant l'idéal viril (le modèle de la statuaire antique érigé en canon esthétique selon la norme académique), avec un soin tout particulier accordé au tracé généreux de la barbe (le signe extérieur de l'éraste dans la tradition grecque). Plus curieux, cette barbe préfigure clairement celle qu'il arbore aujourd’hui, signe avant-coureur de sa propre transformation physique. Le rapprochement entre le dessin de la sculpture et la photographie dans le musée est frappant, laissant croire que la contemplation de cette statue des Tuileries (le principe d'identification en miroir) annonçait la métamorphose à venir, une transformation répondant, nous l'avons vu, à une plus grande liberté face aux clivages normatifs de la séduction amoureuse. Nouvelle forme, quasi animiste, de mimétisme.

Elle nous renvoie, de façon détournée, à une croyance archaïque dans l'efficacité réelle de l'image - une croyance qui a peut-être à voir avec la puissance actuelle de la construction d'une image de soi au sein des réseaux sociaux. De quoi s'agit-il ? D'une conviction, venue de l'Antiquité, dans le pouvoir de transformation de l'individu par la contemplation des images et des statues, la théorie dite de « l'engendrement par l'image » - on conseillait par exemple aux femmes enceintes d'aller contempler les belles statues pour accoucher de beaux enfants, comme le rappelle Lessing, le grand théoricien du classicisme, dans son Laocoon (« Si une belle génération d'hommes produit de belles statues, celles-ci à leur tour agissent sur ceux-là »). C'est, à terme, l'hypothèse, magique, d'une réciprocité des effets entre l'homme réel et son image dans l'art, une hypothèse que reprendra Baudelaire, dans « le peintre de la vie moderne », quand il souligne combien la puissance de l'idéal peut modeler jusqu'aux corps de ceux qui s'y projettent : « L'idée que l'homme se fait du beau s'imprime dans tout son ajustement, chiffonne ou raidit son habit, arrondit ou aligne son geste, et même pénètre subtilement, à la longue, les traits de son visage. L'homme finit par ressembler à ce qu’il voulait être » . La puissance d'auto-engendrement par l'image est une manière de s'affranchir des médiations (biologiques, sociales ou culturelles) pour cultiver une invention de soi. C'est avec cette pirouette enchanteresse et malicieusement narcissique qu'Arthur Gillet souligne, au-delà de la terreur de l'eugénisme, la plasticité de son identité.





Basé sur un happening réalisé spontannément durant le vernissage de l'exposition Masculin/Masculin au Musée d'Orsay. 2014
Composition réalisée par l'artiste.
Photographie et vidéo : Ruediger Glatz
Arthur Gillet
54 rue de Turbigo 75003 Paris
+33 6 49 82 24 14
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